Exemple d’analyse : La parabole des aveugles (fiche de l’artiste et analyse formelle)


1. Informer:

Fiche de l’artiste

Nom : Pieter Brueghel ou Bruegel dit l’Ancien

Lieu et date de naissance : Il est né à Bruegel vers 1525 et il est mort le 9 septembre 1569 à Bruxelles.

Titre de l’œuvre : La parabole des Aveugles ou Les Aveugles

Date de production de l’oeuvre: Peinte à Bruxelles en 1568.

Technique(s) utilisée(s) : La détrempe ou tüchlein: peinture exécutée à la détempe (les pigments sont liés par des colles en solution aqueuse) sur une fine toile de lin non préparée, c’est-à-dire que les couleurs sont appliquées directement sur la toile beige (fond en demi-ton).

Influences (familiales, culturelles, historiques, religieuses…) : Son oeuvre retient quelques influences de Tintoret, Titien, Raphaël et Michel-Ange. Mais, c’est surtout Jérôme Bosh, qu’il a beaucoup imité, qui exerce une influence prépondérante dans son oeuvre.  Brueghel n’est pas un érudit, mais un homme cultivé qui s’intéresse au peuple et qui représente sa lourdeur et sa bêtise avec réalisme et perspicacité.  Il vit à une époque difficile pour les Pays-Bas : persécution des protestants par l’occupant espagnol.

Courant(s) artistique(s) dans le(s)quel(s) s’insère l’œuvre : Fin du Moyen-Âge (création tournée vers la religion chrétienne) et début de la Renaissance (thèmes humanistes: tolérance, liberté de pensée, paix…)

Description du ou des courant(s) artistique(s) :

La Renaissance est la redécouverte de l’Antiquité, des mythes et de l’utilisation du nu dans les oeuvres.  Pour la première fois, les œuvres ne sont plus seulement commandées par le pouvoir religieux mais entrent dans les maisons bourgeoises. Les peintres maîtrisent de mieux en mieux la perspective linéaire et les proportions. L’emploi de toiles remplace peu à peu le support en bois. La peinture à l’huile se développe.  L’invention de l’imprimerie au milieu du xv siècle ainsi que les nouvelles techniques de gravure permettent la reproduction et la diffusion d’œuvres sur tout le continent. Les estampes se multiplient dans les livres et remplacent les enluminures des manuscrits médiévaux.  Grâces aux sciences, les notions de perspective se développent et les proportions du corps humain se précisent.

Autres informations pertinentes : Brueghel n’a pas peint de nu et s’est inspiré surtout de la vie paysanne pour ses peintures.  Il a réalisé de nombreux dessins et estampes pour l’imprimerie Aux Quatre Vents et il n’a peint qu’une dizaine d’années puisqu’il est mort prématurément.    Cet artiste est difficile à classer: il n’a jamais été le chef de file d’une école,  son oeuvre est particulière, personnelle, et tombe dans l’oubli cent ans après sa mort.

Extra:

  • Genèse de l’oeuvre:

Cette oeuvre a été peinte à la fin de la vie de Brueghel alors que la répression religieuse ensanglantait tout le pays.  Son tableau illustre une parabole du Christ (Évangile selon Saint Mathieu): «Si un aveugle conduit un aveugle, ils tomberont tous les deux dans un trou.»

2. Décrire ce que l’on voit: faire la liste de vos observations et les classer dans le document

Description formelle de l’oeuvre

1. La ou les couleurs dominantes (primaires, secondaires, tertiaires, complémentaires ; chaudes ou froides ; claires ou foncées ;  délavées ou saturées)

Utilisations de bruns sombres et d’ocre pour le décor et de couleurs froides (gris et verts), délavées et mates (la détrempe) pour les aveugles et le ciel.

2. Les contrastes de formes ou de couleurs (et ce qu’ils mettent en évidence)

Les contrastes sont moyennement marqués : très peu d’ombres, même pour les aveugles.  Par contre, le troisième, quatrième et cinquième aveugle du centre portent des manteaux clairs et le quatrième au dernier portent des chausses blanches.   Le ciel clair permet de faire ressortir surtout l’église. La bande claire du sentier dans le coin gauche du tableau met en relief la racine plus foncée et souligne le sentier.

3. La texture réelle ou suggérée (où on peut reconnaître un matériau)

Puis qu’il s’agit d’une peinture à la détrempe sur toile de lin non préparée, on peut supposer que, sur l’œuvre originale, on verrait le grain de la toile.  Ici, on sent la trame du tissu dans les parties représentant le sol.

4. La forme des éléments (les formes géométriques, les plus fréquentes, réellement représentées ou suggérées par les éléments)

Le triangle est omniprésent: les habitations, l’église, les manteaux des aveugles forment un triangle avec leur tête, le bout de terre en bas à gauche, la partie du sol délimitée par la diagonale du sentier derrière les aveugles et la ligne horizontale des habitations, le premier bâton et le deuxième, même le nez du quatrième aveugle forme un triangle.

5.  Le rapport de taille entre les éléments (dû à l’exagération de certains éléments ou à la perspective)

Les aveugles sont en avant-plan et tous les éléments sont proportionnels puisqu’ils respectent la perspective : l’aveugle le plus éloigné est plus petit que celui vers l’avant de la composition.  Dans ce sens, on constate que l’église est plus petite et sont isolement dans la composition semble la rendre encore plus lointaine.

6. L’orientation des éléments (composition de l’image : les éléments forment-il un cercle, un carré… ou sont-ils disposés sur une ligne de force (diagonale négative, diagonale positive, verticale, horizontale) ?)

Il y a plusieurs diagonales négatives parallèles entre elles : les aveugles, leur tête et leur main gauche, les bâtons tenus par le premier et deuxième aveugle et par le quatrième et cinquième, le sentier, le fossé près de nous et le coin de terre en bas à gauche.

La diagonale positive part de la racine en bas à gauche et monte le long du bâton du troisième aveugle, passe par son «œil» : elle pointe vers l’église.

Au fond, la ligne des édifices forme une horizontale.

7. L’organisation de l’espace (énumération, juxtaposition, superposition, répétition, alternance, symétrie, asymétrie, équilibre, mouvement, rythme)

Ici, l’artiste organise son espace en juxtaposant les aveugles ainsi que les édifices.  Ce n’est pas une composition symétrique.  Le mouvement de la chute est décomposé : de l’équilibre du premier aveugle jusqu’à la chute du guide, à droite.

La composition est équilibrée : d’abord, l’œil descend vers la droite en suivant la ligne des aveugles et ensuite, grâce à l’arbre, l’œil remonte jusqu’à l’église pour, finalement, s’arrêter sur le visage de l’aveugle au centre et repartir vers la gauche, vers le premier aveugle.

Description narrative

Il s’agit d’une toile inspirée de la parabole des aveugles de l’Évangile de Mathieu: « Laissez-les : ce sont des aveugles qui guident des aveugles. Or si un aveugle guide un aveugle, tous les deux tomberont dans un trou ! » (Mt 15,14).

On y voit la procession de six aveugles marchant l’un derrière l’autre et chacun se guidant soit en déposant une main sur l’épaule de celui qui le précède ou en tenant son bâton. Le premier est tombé dans le fossé et bientôt le suivant fera de même. En regardant la scène tel qu’elle est représentée, nous pouvons supposer que tous les aveugles subiront le même sort que celui qui les «guidait».

3. Analyser : faire des liens entre les observations compilées et votre réflexion personnelle.

Analyse de l’œuvre

Déjà avec le choix des couleurs : bruns, sombres et délavés, des couleurs froides pour le ciel, ainsi que les manteaux des aveugles, nous pouvons en conclure que nous sommes dans un univers tragique. Les aveugles sont seuls dans cette toile : aucun autre être vivant n’est présent, ils sont isolés par leur handicap et confinés sur un étroit sentier descendant. Les diagonales négatives les mènent vers le drame. Si un aveugle les conduit, on suppose qu’ils n’ont pas de choix… ils tomberont ! Peut-être sont-ils aussi inconscients du danger ?  Du premier aveugle à gauche au dernier dans le fossé, on peut apprécier les différentes phases du mouvement de la chute. Le cinquième aveugle tourne ses orbites vides vers nous comme s’il voulait nous mettre en garde contre une telle tragédie : « Notre guide (que ce soit nos valeurs ou un être réel) est-il un incapable ? Nous guide-il vers la chute ? Nous-mêmes, sommes-nous aveugles ?  Considérons-nous comme normal les injustices qui nous entourent ? »

L’encyclopédie Wikipédia nous apprend quele triangle est également le symbole de la stabilité.  Il est de ce fait à la base des constructions traditionnelles (hutte, tipi, wigwam…) et il a largement été adopté par les architectes : c’est le profil des pyramides égyptiennes, mais aussi celui des toitures, des flèches (clochers) de cathédrale…

«Outre cette stabilité verticale, on peut aussi remarquer qu’un tabouret à trois pieds n’est jamais bancal : le triangle représente aussi la stabilité horizontale. En fait, trois point sont toujours sur un même plan (on peut mettre une plaque parfaitement plane en contact avec les trois pieds), alors que si l’on ajoute un quatrième point, il peut être au-dessus ou en dessous de ce plan.

Le triangle symbolise également la trinité dans la tradition chrétienne.

Le triangle est aussi le profil de la pointe de flèche, le symbole de la direction, de la détermination, de la pénétration. »

Il est intéressant de remarquer dans ce tableau de Brughel, où il est justement question d’instabilité et de chute, que les triangles sont la forme la plus employée. Les édifices sont alignés et juxtaposés : est-ce pour établir un contraste entre ce qu’on voit et la réalité ? On croit fermement en nos guides, mais au bout du compte, cette croyance ne repose que sur l’apparence et non pas sur des bases fiables, solides.

Cependant, il y a tous ces triangles pointant vers le ciel et ce fameux bâton pointant vers l’église. On peut aussi remarquer qu’il y a une zone de terre plus pâle qui traverse le tableau en diagonale positive de gauche à droite, c’est-à-dire vers l’église. De plus, l’œil circule de la diagonale des aveugles jusqu’au guide, remonte le long de l’arbre courbé vers l’église. Beaucoup d’éléments nous conduisent donc vers cette église de pierres. Brueghel tente-t-il de nous faire comprendre que l’église est le salut ? Encore faut-il la voir et ne pas s’en éloigner. Il est à remarquer que le sentier qu’empruntent les aveugles s’éloigne de cette même église et qu’un des aveugles porte une croix. De plus, la période où Brueghel a peint ce tableau est celle de la Réforme, de la persécution des Protestants, des grandes remises en question des choix de l’Église catholique. Pourtant, le guide est aveugle et ses fidèles aussi : l’Église préfère-t-elle l’Inquisition à la clairvoyance ?